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JO 2016: Marie-Josée Ta Lou court après le temps perdu

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A 27 ans, Marie-Josée Ta Lou s’apprête à disputer ses premiers Jeux olympiques à Rio, elle qui avait été privée de l’édition 2012. La sprinteuse ivoirienne, qui est loin d’avoir connu une trajectoire rectiligne, aspire désormais à rattraper le temps perdu.

Marie-Josée Ta Lou pianote frénétiquement sur son smartphone en ce matin de mai 2016. Ce n’est pas parce que la sprinteuse marche alors avec une béquille, suite à une blessure aux ischio-jambiers, qu’elle a du temps à perdre. L’Ivoirienne doit en effet courir après les sponsors, les fans sur les réseaux sociaux, et une certaine forme de reconnaissance.

Toutes ces choses auxquelles ses grandes rivales africaines sur le 100 et le 200 mètres, sa compatriote Murielle Ahouré et la Nigériane Blessing Okagbaré, ont déjà le droit depuis longtemps. « Elles me donnent l’envie d’être comme elles », glisse modestement Marie-Josée Ta Lou.

L’athlète est venue à RFI trois mois avant ses premiers Jeux olympiques et quelques semaines avant son premier titre de championne d’Afrique (sur 200m, à Durban). Elle parle avec des trémolos dans la voix d’un parcours loin d’avoir été balisé pour réussir au plus haut niveau.

Ne pas devenir un garçon manqué

« J’ai commencé l’athlétisme tardivement, raconte la jeune femme de 27 ans. Avant, je jouais au football. Mais mon frère ne voulait pas que je continue parce qu’il avait peur que je devienne un garçon manqué. Comme il était professeur d’éducation physique, il avait remarqué que je savais courir. Et ses amis lui disaient que je battais les garçons à la course, sur 60 ou 80 mètres ».

Elle sourit : « Un jour, je suis allé à une détection, pieds nus et sans entraînement. J’ai battu toutes les filles qui s’entraînaient depuis longtemps. J’avais dû courir le 200 mètres en 26 secondes. »

Sa mère était contre le sport

Marie-Josée Ta Lou, fille d’instituteur et de secrétaire, vit alors avec sa mère à Koumassi, une commune d’Abidjan, au milieu de trois frères. « Je viens d’une famille modeste, dit-elle. Mon enfance a été normale, même si j’ai grandi sans mon papa. Ça m’a beaucoup pesé. Ma maman s’est sacrifiée pour nous, ses enfants. Du coup, tout ce que je voulais, c’était qu’elle soit fière de moi ».

Or, cette dernière a d’autres aspirations. « Ma mère me disait : "Tu es ma seule fille ! Je ne veux pas que tu fasses du sport ! Le sport, ça ne paie pas en Afrique. Surtout le football (féminin)." J’allais en cachette aux entraînements d’athlé ».

Un séjour en Chine frustrant

Pendant deux années, Marie-Josée Ta Lou suit des études de médecine, conformément au souhait de sa mère, avant de se réorienter en comptabilité-finance. En 2010, la Fédération ivoirienne d’athlétisme lui propose une bourse pour aller en Chine, aux côtés d’un autre sprinteur, Wilfried Koffi Hua.

Si ce dernier trouve ses marques à Shanghai, Marie-Josée Ta Lou, elle, déchante très vite. Une fois sur place, on lui annonce qu’elle va étudier le mandarin plutôt que la kinésithérapie. Impossible en outre de combiner cours, examens et compétitions.
Au bout de trois années frustrantes, l’Ivoirienne n’en peut plus : « J’ai téléphoné au président de ma Fédération pour lui dire que je ne voulais plus rester en Chine et que je préférais rentrer en Côte d’Ivoire. Je lui ai aussi dit que si je n’avais pas de réelle possibilité de progresser, j’allais reprendre mes études sérieusement, parce que j’étais fatiguée. »

L’ascenseur émotionnel en 2012

Marie-Josée Ta Lou vient alors de vivre une année 2012 particulière. Celle-ci a d’abord été marquée par ses premiers Championnats d’Afrique, au Bénin, où elle a fini troisième du 200 mètres et du relais 4 x 100 mètres. « Je ne pensais pas pouvoir rivaliser avec les autres filles, explique-t-elle. Mais quand j’ai vu mes résultats à Porto-Novo, je me suis dit : "Tu as la capacité de côtoyer ces filles-là, d’être au même niveau qu’elles. Il suffit juste de te donner les moyens de le faire." »

L’Abidjanaise réalise au passage des performances qui l'autorisent à disputer les Jeux olympiques à Londres. « J’avais réussi les minima B sur 200m, se rappelle-t-elle. Mais au dernier moment, les autorités de mon pays m’ont dit que je ne pouvais pas y aller ». Elle ajoute : « Mon ministère m’a dit que Murielle (Ahouré) avait déjà réalisé les minima A et que les organisateurs ne me prenaient pas en charge. Du coup, j’ai dû rester à la maison. » Un véritable crève-cœur. « Cette histoire me pèse encore, mais ça fait presque quatre ans maintenant », assure-t-elle.

L’épanouissent à Dakar

Marie-Josée Ta Lou s’installe fin 2013 à Dakar, au Centre de développement régional de la Fédération internationale d’athlétisme (CRDD). Un choix payant. « Si j’avais été à Dakar dès 2010 […], je serais actuellement au top, je pense », lâche-t-elle.

Ses progrès sont en tout cas réels depuis trois ans. Après l’argent (200m et 4x100m) et le bronze (100m) aux Championnats d’Afrique 2014, l’Ivoirienne s’est adjugée le bronze et l’or aux Jeux africains 2015, puis aux Championnats d’Afrique 2016.

Aller en finale des JO 2016

Surtout, Marie-Josée Ta Lou a nettement amélioré ses records. Sur 100 mètres, elle vient ainsi tout juste de descendre sous la barre des 11 secondes, avec un chrono de 10''96 à Londres, le 23 juillet.

De quoi nourrir ses ambitions pour les Jeux olympiques 2016 : « Avec mon coach, on a fixé la finale pour objectif. N’y arrive pas qui veut. Si j’y parviens pour mes premiers JO, ce sera déjà quelque chose de grandiose. Et après, lors d’une finale, tout peut arriver... »

Un changement de statut

Marie-Josée Ta Lou est de toute évidence en train de changer de statut. Pour preuve, ce Poisson d’Avril 2016 de la presse ivoirienne, annonçant son ralliement à l’équipe de France d’athlétisme ; ce qui a suscité un torrent de critiques. « C’était vraiment chaud ! rit-elle aujourd’hui. L’Etat ivoirien n’avait pas encore débloqué les fonds pour mes JO. […] ça a vraiment été deux semaines très difficiles pour moi. Certains sponsors potentiels se sont désistés au dernier moment, parce qu’ils pensaient que j’étais devenue française ».

Marie-Josée Ta Lou a tenté de garder son calme durant la polémique. « Je pense être devenue plus mature. La Marie-Josée de 2012, qui était un peu gamine, n’est pas celle de 2016. Et ça, c’est aussi parce que je suis bien entourée, avec un bon coach, un bon staff, des amis qui m’aident bénévolement, et un bon manager […] qui se préoccupe surtout de mes performances. Sans parler de ma mère aimante, de mon grand frère et de mon chéri qui me donnent de bons conseils », sourit-elle avant de se replonger dans son smartphone, histoire de ne plus perdre une seconde.

Par David Kalfa


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