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Frontière Est de la Côte d’Ivoire – Sur la route du trafic frauduleux de l’anacarde

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La campagne de commercialisation de la noix brute de cajou ou anacarde est au centre de toute sorte de trafics illicites vers certains pays limitrophes. Enquête dans le Gontougou, sur les traces de certains acteurs qui opèrent parfois nuitamment.

Gouméré, petite localité située sur l’axe Bondoukou-Tanda, dans la région du Gontougo. Il est 15 h, ce jeudi 03 mars 2016. Nous sommes sur les traces des acteurs du trafic illicite de l’anacarde vers le Ghana. Une activité interdite mais qui rapporte gros. La forte chaleur en rajoute à l’odeur de banane mure bouillie qui embaume l’air. C’est bien l’odeur de la pomme d’anacarde arrivée à maturité. Tout indique donc que nous sommes dans une zone de production d’anacarde et que nous sommes en pleine campagne de commercialisation. Le démarrage est encore timide. Parce que la campagne n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière. A l’ombre de ces arbustes, très ombrageux à la sortie de la bourgade de Gouméré, assis sur des bancs de fortune, de jeunes gens épient les différents mouvements des passants. Munis de balances Roberval accrochées à un bois mort, ces jeunes sont à l’affût des paysans qui rentrent des champs et disposent de quelques kilogrammes de l’or gris ou noix de cajou encore frais. Renseignement pris, il s’agit de sous-pisteurs qui font partie d’un véritable cartel très organisé et inviolable. Ils prennent l’anacarde aux enfants et paysans à 350 Fcfa le kg. Pour le revendre aux pisteurs à 500 Fcfa le kilogramme. Soit une plus-value de 150 Fcfa par Kg, à la grande joie de ces jeunes. Mais comment expliquer ce phénomène qui prend de l’ampleur dans la région ? Pour en savoir davantage, nous décidons d’échanger avec «ces acheteurs» hors-pairs. Après les avoir rassurés, l’un d’entre eux, répondant au nom d’Adjoumani, accepte de répondre à nos questions. La trentaine révolue et après avoir ingurgité quelques verres de Koutoukou, (boisson frelatée à base de levure et de sucre) il explique : « Ce n’est pas encore la pleine activité au niveau de la campagne de commercialisation. Avant même l’ouverture de la campagne, ici à Gouméré, nous achetions déjà le kilogramme de cajou à 500Fcfa, parce que dans son discours à la Nation, le 31 décembre 2015, le Chef de l’Etat avait dit lui-même que le Kg d’anacarde sera à 500 Fcfa. Nous ne pouvons rien contre, parce que non loin de là, les acheteurs ghanéens prennent le kilogramme à 600Fcfa, voire plus ». A la question de savoir ce que leur rapporte le trafic frauduleux qui se fait nuitamment par des voies de contournement vers le Ghana voisin, l’un d’entre eux se rétracte et nous renvoie à la localité d’Assuefry. Une sous -préfecture du département de Transua. «Monsieur, allez à Assuefry et à Transua. Là-bas, vous aurez d’amples informations avec des pisteurs qui ne s’en cachent pas ! » Lance poliment, Adjoumani qui poursuit le reste de la conversation en langue locale que notre guide, Kra se charge de nous traduire. Nous devons faire vite pour atteindre Tuna kwamekrom, le premier village ghanéen, avec le secret espoir de prendre sur le fait, un fraudeur en route. Mais hélas ! Il est 15 h 30. Nous mettons le cap sur Assuefry. Ici, comme d’ordinaire, c’est le train-train quotidien. La campagne n’a pas encore atteint son rythme de croisière. «Cette année, elle va enregistrer un grand retard, à cause de la saison sèche. Ce qui fait que durant la petite campagne, la production ne sera pas abondante comme l’année dernière », révèle notre guide. Qui entre deux phrases, prend une gorgée de Soda. A Assuefry, il est prévu que nous échangions avec des acheteurs individuels et des pisteurs qui ne manquent pas de nous informer sur cette timide ouverture de la campagne 2016. Ils nous renseignent aussi sur la présence des acheteurs venus de l’autre côté de la frontière et qui offrent pour l’instant, les meilleurs prix au bord champ. K. K. Bruno, la trentaine bien sonnée, est l’un des délégués d’Assuefry de la Société de la coopérative Kroyé du Zanzan ( Socokroz ) qui a réalisé plus de cent tonnes pendant l’exercice précédente. «Nous ne pouvons pas dire que ça va. Des difficultés persistent sur le terrain. Car, le prix national qui est un prix planché est fixé à 350 Fcfa le Kg, mais quand nous arrivons, les paysans proposent plus de 500Fcfa. Conséquence, nous n’arrivons pas à acheter les noix brutes de cajou. Quand nous arrivons, on nous dit qu’il y a des acheteurs qui prennent plus qu’au prix que nous proposons », fait-il savoir. Yao Eric, un acheteur agréé par le Conseil du coton et de l’anacarde dénonce pour sa part, les pratiques mafieuses des exportateurs. « Nous ne sommes pas, dit-il, contre la présence des exportateurs dans les zones de production. Leurs entrepôts foisonnent un peu partout dans la région. Mais ce que nous déplorons, c’est la présence de plus en plus remarquée au bord champs à travers nos pisteurs qu’ils appâtent avec des commissions. Nous voulons interpeller le Conseil du coton et de l’anacarde à rappeler à l’ordre ces exportateurs. Sans oublier la présence de plus en plus forte des acheteurs ghanéens qui nous font de la concurrence déloyale. Ce n’est pas normal tout ça ! » Et il est même très amer. «Le prix fixé par le gouvernement ivoirien, dénonce-t-il, est certes un prix planché, mais il nous sera difficile de réaliser un tonnage conséquent et amortir nos charges. Dans les campagnes, on ne peut pas empêcher nos frères (allusion faite aux Ghanéens, ndlr) de l’autre côté, d’acheter à des prix très élevés au risque d’avoir la population contre soi. Le phénomène de la fuite du produit est réel, mais nous ne pouvons rien. C’est un phénomène social» (voir encadré témoignage). Un autre interlocuteur rencontré devant son magasin à Assuefry avoue avec peine toute son impuissance. «Nous ne pouvons pas mettre la main sur les fraudeurs, parce que si nous essayons de le faire, la population va se retourner contre nous. Parce qu’ils proposent les meilleurs prix aux paysans. L’écart est énorme entre notre prix et celui qu’ils proposent. 350Fcfa contre 750 Fcfa, c’est trop. S’ils arrivent à acheter en Côte d’Ivoire et ressortir tranquillement, c’est qu’il y a une complicité quelque part », reconnait cet acheteur. En somme, selon notre interlocuteur, le gouvernement ivoirien doit aider les acheteurs agréés à travailler dans de bonnes conditions, parce qu’ils évoquent la cherté de la patente et autres taxes subséquentes. «Nous payons la patente cher. Nous payons aussi les impôts et quand la campagne s’ouvre, nous ne pouvons pas travailler convenablement à cause de la grande perméabilité des frontières à l’Est. Ceux- mêmes qui n’ont rien payé à l’Etat ont déjà réalisé chacun 100 tonnes et nous, rien. A chaque fois, c’est contre nous que la population se retourne quand nous voulons dénoncer ces fraudeurs…Ce qui fait que nous avons peur d’aller vers les autorités. Car, quand l’administration va prendre une décision, c’est contre nous que la population va se retourner à travers des marches de protestation », fait-il remarquer. Des informations aussitôt corroborées par les récents évènements survenus dans cette partie du pays. En effet, dans la nuit du lundi 7 mars 2016, un affrontement entre des jeunes impliqués dans le trafic de la noix de cajou et éléments issus du rang des Forces républicaines de Côte d’Ivoire(Frci) a fait officiellement deux morts, deux disparus et de nombreux dégâts matériels à Assuefry. Même si les manifestants ont avancé quatre pertes en vies humaines.

Fuite des produits agricoles, un phénomène social

De son côté, Gossan Aka, le préfet du département de Transua est on ne peut plus coopératif. Le représentant de l’Etat nous reçoit volontiers. Accusé par une partie de la population d’être de connivence avec certains acteurs, il ne décolère pas contre certains acteurs de la filière anacarde de son département. Il reconnaît que le trafic illicite de l’anacarde est une réalité, voire un phénomène social. L’homme ne manque pas de cracher ses vérités à ses administrés parmi lesquels, certains l’accusent de monter parfois les populations contre les Frci. «La campagne est certes ouverte, mais nous n’avons rien reçu pour l’instant comme moyens pour travailler. Même pas la liste des pisteurs et acheteurs agréés. Nous travaillons avec nos propres moyens, notamment nos véhicules de Commandement. Nous faisons beaucoup d’efforts avec le soutien des Frci et le Commandant de brigade de la gendarmerie. Ces deux corps travaillent 24h sur 24. La fuite de l’anacarde vers le pays voisin est une réalité. Mais, nous n’avons pas les moyens(…) pour y faire face. Les conditions dans lesquelles nos éléments travaillent à Attokoum par exemple, qui est un poste frontalier situé à 12 kilomètres d’ici, restent à désirer. Nous essayons de faire avec», confie le cœur peiné, le préfet de Transua.

Ces facteurs qui favorisent le trafic

Il est 14h, nous embarquons pour le dernier village frontalier ivoirien à Attokrom et Tuna Kwamekrom ; le poste frontalier ghanéen. Entre Attokrom et le village ghanéen, c’est le jour et la nuit. Si les douaniers ghanéens et les agents du service d’Immigration travaillent dans d’excellentes conditions avec toutes les commodités et moyens de transmission, dans la partie ivoirienne, c’est tout autre chose. Frci, douaniers et gendarmes travaillent dans le dénuement total. Assis sous des baraques de fortune, pour rester en contact avec leurs bases, ces hommes en treillis à qui, il est demandé de lutter contre la fuite des produits agricoles notamment l’anacarde ont trouvé une habille ruse : les téléphones portables sont accrochés aux soutiens des abris de fortune, pour ne pas perdre le réseau. Il est 16h 45 mn, la tombée de la nuit est imminente. Nous décidons de retourner à notre base. Sans avoir vraiment la chance de tomber sur une prise de fraudeurs. La déception se lit sur les visages des membres de l’équipage. Subitement, un voyageur en détresse que nous avons accepté de prendre et ayant des liens de parenté avec notre guide, va nous faire une révélation de taille, en langue locale Bron. «Chef, si ce sont les fraudeurs que vous cherchez, vous n’allez pas les voir pendant la journée. Faites attention ! Ici, ils sont traqués, donc ils empruntent les pistes moins fréquentées pour passer la frontière. Je vous conseille d’aller vers Agnibilékrou», révèle ce voyageur. Cap est donc est mis le lendemain, sur cette grande localité de l’Est du pays.

Axe Agnibilekrou-Damé-Kotokosso: une autre passoire des fraudeurs

Depuis plusieurs campagnes, les trafiquants sont traqués par les Frci, les douanes ivoiriennes et les gendarmes. Sur le tronçon Bondoukou-Soko- Sampa, ceux qui alimentent les réseaux du trafic illicite, ont le sommeil trouble. Face à la pression, ces fraudeurs qui ne reculent devant rien, ont replié avec force sur l’Indénié- Djuablin. Précisément dans le village de Damé dans la sous -préfecture d’Agnibilékrou. Et là nos interlocuteurs sont formels. «Agnibilékrou est devenue le centre névralgique du trafic du cacao et de la noix de cajou. Désormais à Damé, nos frères de l’autre côté de la frontière sont là et opèrent en complicité avec des intermédiaires ivoiriens, voire avec certains maillons de l’administration. Ce, au vu et au su de tous. Les produits captés à partir de Prikro, Daoukro passent par Nianda, puis Damé avant d’être acheminés sur Kotokosso, pour entrer en territoire ghanéen. Agnibilekrou n’est certes pas une grande zone de production, mais nous pensons qu’il faut donner les moyens au Comité départemental de surveillance et la plate- forme créée à cet effet, pour endiguer la fuite de nos produits », révèlent-ils.

Une correspondance particulière de Bamba Mafoumgbé

abidjan.net

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