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Soro Solo, mégaphone parisien de l’Afrique militante

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PORTRAIT. Depuis plus de 10 ans, le célèbre animateur de radio transmet en musique les messages d'une Afrique qui se bat pour la justice. Avec un énorme succès.

« Moi, l'Africain, je m'estime investi d'une mission de civilisation des Français. » Entre deux éclats de rire, la voix chaude et rocailleuse de Soro Solo conte l'Afrique, chaque semaine, au micro de France Inter. Pas celle des guerres ou des drames, souvent servie réchauffée aux auditeurs français, mais l'Afrique du quotidien : créative, combative, courageuse et militante. Quand les chanteurs et musiciens défient l'autorité et les abus de pouvoir, Soro Solo leur offre son auditoire.

Mission de civilisation
Chaque semaine, le filiforme journaliste parcourt les couloirs labyrinthiques de la Maison de la radio, alternant accolades, éclats de rire et mots amicaux pour tous ceux qu'il croise, avant de s'installer derrière le micro. Dans les conditions du direct, l'homme charismatique aux fines dreadlocks grisonnantes enregistre une heure d'émission. De sa voix enrobante, inimitable, il y fait découvrir les perles musicales de l'Afrique, appuyant chaque mot de ses gestes. Lorsque passent les morceaux, il danse frénétiquement, « Wouah, que c'est bon ça », ou retravaille scrupuleusement ses notes, le visage grave.

Les racines du succès radiophonique de l'animateur, né Souleymane Coulibaly, ont poussé près des champs de maïs et d'igname de ses paysages d'enfance. Dans le Korhogo des années cinquante, au nord de la Côte-d'Ivoire, son père, commerçant, achète un poste de radio. Très vite, l'objet devient « le nouveau Dieu » du village. « Je voulais devenir comme ce sorcier, cet homme qui parlait si bien dans le poste. On l'installait dehors avec cérémonial et tout le monde l'écoutait religieusement. » Soixante ans plus tard, c'est lui qui ensorcelle les Français, avec sa formule magique : « La musique a toujours accompagné les histoires des peuples. Mon émission raconte l'Afrique autrement, avec du fond, mais sous une forme digeste. »

L'homme le plus écouté de Côte-d'Ivoire
Fin de l'enregistrement. Après une heure de voyage musical... et une petite remontrance de son réalisateur, « t'as encore fait une heure deux minutes, ça va me faire du boulot », celui que l'on surnomme « le vieux père », rieur et affable, accepte volontiers de retracer les lignes fondatrices de son engagement. « Je reste marqué par mes origines paysannes. Le mépris de certains Ivoiriens urbains envers les petites gens ou les Burkinabè a profondément marqué mon enfance. De quel droit tant de condescendance ? »

Avec pour terreau sa culture sénoufo, « où, dans le cadre rituel, il reste des espaces aménagés, où un jeune peut cracher ses quatre vérités au roi, les yeux dans les yeux », depuis Abidjan, le Soro débutant devient, au fil des ans, le héraut des citoyens opprimés. Derrière l'Américain Malcolm X, mais surtout Fela Kuti ou Thomas Sankara, pionniers d'un continent qui ne se laissera plus faire, une génération se lève. De retour de ses études à Paris, le jeune animateur de matinale radio l'accompagne, et tend son micro aux rappeurs « nouchis » qui émergent d'Abidjan, passe les disques d'une Afrique qui éveille sa conscience.

Mais la liberté de ton, qui le caractérise encore aujourd'hui, finit par lui coûter son poste. En 1989, parmi ses nombreuses heures quotidiennes à l'antenne de la radio nationale de Côte-d'Ivoire, il lance sa chronique « Le Grognon ». Les plus modestes de la société y prennent la parole pour dénoncer les abus du gouvernement, des autorités. Avec 17 millions d'auditeurs, il est l'homme le plus écouté du pays, mais « joue avec le feu », selon son directeur des programmes.

Menacé de mort
Ému, Soro se rappelle encore le jour où lui arrive la lettre d'un jeune garçon, emprisonné illégalement depuis des mois par un policier corrompu. « J'en ai fait le thème d'une émission. Libéré deux jours plus tard, il a traversé la moitié du pays pour venir se jeter à mes pieds. » Mais après dix ans à déranger ceux qui abusent du pouvoir, un micro ne suffit plus pour arrêter les armes. Dès l'élection de Gbagbo, en 2002, deux de ses cousins sont froidement abattus : « Mon destin était scellé. » Soro fuit à Paris et devient réfugié politique.

Quand il lance l'Afrique enchantée, il y a onze ans, avec son complice Vladimir Cagnolari, sur France Inter, il constate « que le Français lambda ne connaissait rien à l'Afrique, sinon l'actualité des drames, des dictateurs et des clichés, alors que nous avons une histoire commune. Dès le départ, notre émission a une forte dimension didactique et politique. » La quotidienne cartonne, l'émission s'installe pour durer.

Les morceaux des stars Miriam Makeba, Manu Dibango, Ismaël Lo ou Tiken Jah Fakoly y côtoient ceux des chanteurs engagés Smockey (Burkina), Bassekou Kouyaté (Mali) ou Lapiro de Mbanga... et ça plaît. L'émission devient la deuxième plus écoutée de France, sur sa tranche horaire dominicale.

Depuis deux saisons, Soro Solo est seul aux commandes de L'Afrique en solo, avec une recette inchangée. « J'y resterai tant que l'on voudra bien de moi, lance-t-il, à son âge insoupçonnable. En dix ans, je crois avoir semé quelques bonnes graines de connaissance et de découvertes de l'Afrique chez les Français, je vis cela comme un privilège. » Parmi les centaines de bureaux neufs, sobres et immaculés de la Maison de la radio, celui de Soro Solo dépareille : musique entraînante, posters de chanteurs et tentures recouvrent la porte et l'intégralité des murs. Comme un oasis, son « petit bout d'Afrique » à Paris.

En savoir plus sur : http://afrique.lepoint.fr/culture/soro-solo-megaphone-parisien-de-l-afri...


Source : Africatime CI