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En Côte-d’Ivoire, Ouattara joue son va-tout (par Vincent Hugueux)

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Ouattara Premier ministre et Bédié président de l’Assemblé nationale au début de la décennie 90

Par Vincent Hugeux, publié le 17/08/2018 sur lExpress.fr

Morceaux choisis pour vous

Amnistie géante, OPA avortée sur l’allié PDCI: à deux ans de la présidentielle, le chef de l’Etat rebat les cartes. Risqué.

Coups de poker, coups de Jarnac, coups de bluff et coups d’éclats… A deux ans de la prochaine échéance présidentielle, la Côte d’Ivoire traverse une intense zone de turbulences. La plus orageuse à coup sûr depuis les mutineries des ex-rebelles nordistes survenues en janvier puis mai 2017.

L’amnistie “couteau suisse”

Le 6 août dernier, à la veille du 58e anniversaire de l’indépendance du pays des Éléphants et à la faveur d’une adresse télévisée, le chef de l’Etat Alassane Dramane Ouattara, annonce une amnistie XXL. Si elle n’étonne guère les initiés -“ADO” y songe depuis l’automne 2016-, cette mesure de clémence, prérogative ô combien régalienne, surprend par son ampleur. Bien sûr, la libération de Simone Gbagbo, rugueuse pasionaria du Front populaire ivoirien (FPI) et épouse en titre de l’ex-président Laurent Gbagbo, condamnée en 2015 à vingt ans de réclusion pour “atteinte à la sûreté de l’Etat”, monopolise l’attention des analystes. Reste que ce “grand pardon” concerne environ 800 détenus de toutes obédiences, incriminés pour la plupart dans les violences post-électorales de 2010-2011.

Rien n’étant chimiquement pur en ce bas monde, on ne peut attribuer cet acte de mansuétude à la seule -et tardive- volonté d’un élu en fin de mandat de sortir de l’ornière un processus de réconciliation nationale en souffrance. Il faudrait être bien candide pour ne pas y déceler le reflet de calculs politiques plus ou moins hasardeux.

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Alassane Ouattara en octobre 2015 à Abidjan. L’époque de l’entente cordiale et de l’alliance tactique avec Henri Konan Bédié (d), semble désormais révolue… afp.com/SIA KAMBOU

Absolution sélective

Parmi les bénéficiaires de l’absolution suprême, relevons enfin le nom de Souleymane Kamaraté, alias “Soul to Soul”, directeur du protocole de Guillaume Soro, président de l’Assemblée nationale et, gardons-nous de l’oublier, ancienne figure de proue des FN. Comment ne pas voir dans le retour à l’air libre de ce fidèle, arrêté après la découverte d’un copieux arsenal dans une de ses résidences de Bouaké (Nord), l’ex-bastion rebelle, une “bonne grâce” octroyée à l’ambitieux titulaire du Perchoir, histoire de pacifier des relations au mieux ambiguës, au pire électriques.

La révolte du Sphinx Henri Konan Bédié

Si Simone Gbagbo, libérée le 8/8/18, croit à la mystique des chiffres, l’ancien chef de l’Etat Henri Konan Bédié, 84 ans, patriarche du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), redoute plus que tout le baiser de la mort lente. Le 9 août, au lendemain d’un tête-à-tête infructueux avec ADO, le “Sphinx de Daoukro”, ainsi surnommé pour ses silences et le caractère sibyllin de ses oracles, officialise via un communiqué son refus de fondre sa formation au sein du “parti unifié” voulu par Ouattara, et censé marier le PDCI au Rassemblement des Républicains (RDR) sous la bannière d”un autre “Rassemblement”, celui des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix, ou RHDP. Référence à l’héritage légué par “le Bélier de Yamoussoukro” Félix Houphouët-Boigny, premier président de l’ère de l’indépendance, seul maître à bord de 1960 à 1993.

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Trio infernal

“Dérive autoritaire” pestent les “souverainistes” de l’ex-parti unique. Leur amertume s’explique : lorsqu’en 2015, Bédié se rallie, quitte à heurter sa base et ses lieutenants, au panache d’un Ouattara en quête d’un second bail, il entend bien qu’au nom de la règle de l’alternance, le RDR lui renverra l’ascenseur un quinquennat plus tard et adoubera alors un prétendant venu de ses rangs. Reniement intolérable, s’insurge ses proches. “Escroquerie morale, objecte-t-on dans l’entourage d’ADO. Le président n’a jamais promis formellement de soutenir en 2020 une candidature unique PDCI.”
Capture d’écran du discours télévisé du 6 août dernier. C’est à cet instant que le chef de l’Etat ivoirien annonce,à la surprise quasi-générale, une large amnistie.

Il n’empêche : la ruade du taiseux octogénaire précipite l’éclatement d’une coalition électorale forgée en 2005, et détentrice des commandes du pays des Eléphants depuis 2010. “Pour Ouattara, ce n’est évidemment pas une bonne nouvelle, concède un de ses confidents. Pour autant, lui espère encore que Bédié fera machine arrière.” Soit. Mais qu’adviendra-t-il en l’absence d’un tel rabibochage, scénario hautement improbable à brève échéance ? Une certitude, il y a de la recomposition dans l’air. La chronique politique de la Côte d’Ivoire au long du quart-de-siècle écoulé l’atteste : entre les trois poids lourds de la scène partisane, toutes les combinaisons sont envisageables. PDCI et RDR contre FPI ; PDCI et FPI vs RDR ; RDR et FPI face au PDCI. Faites vos jeux…

Le spectre de l’ivoirité

Nourri par une avalanche de déclarations, le moulin à rumeurs tourne d’ailleurs à plein régime. “Rien ne s’oppose” à une alliance avec le Front populaire ivoirien, admet Heni Konan Bédié le 10 août, au sortir d’un entretien avec Affi N’Guessan. La veille, un porte-parole du FPI canal historique -donc pro-Gbagbo- se disait ouvert à “un rapprochement avec le PDCI, afin de réconcilier les Ivoiriens et de reconstruire la démocratie.” Autre formule avancée, un pacte entre le vieux Bédié et le “jeune” Soro. Entente baroque s’il en est. Le premier tient son benjamin pour responsable de maintes exactions meurtrières consécutives au coup d’Etat avorté de 2002. Quant au patron de l’Assemblée, il aspire aux plus hautes fonctions de la République, non à un statut de comparse. “A l’arrivée, parie un familier du palais, on retrouvera côte-à-côte les adeptes de la funeste idéologie de l’ivoirité. Tous ceux qui, du PDCI au FPI, font une poussée d’urticaire quand ils s’aperçoivent, le matin au lever, qu’un Dioula [musulman du Nord] siège à la présidence.”

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La quête de l’oiseau rare

Il y a un hic : qui donc peut prétendre personnifier cette relève ? Le chef du gouvernement Amadou Gon Coulibaly, dauphin pressenti, soufflera ses 60 bougies en février prochain. “Le président plaide en faveur d’une nouvelle génération, reflet d’un savant dosage d’expérience et d’audace, non de la jeune génération, hasarde un ministre quadragénaire, adeptes des pirouettes casuistiques. A nos yeux, Amadou Gon incarne bien le renouvellement, car il a mis en selle la plupart d’entre nous.” Guillaume Soro serait-il l’impétrant idéal ? Pas davantage. Lui n’affiche certes que 46 ans au compteur, mais passe déjà pour un vétéran du marigot politique. Et il compte sans doute trop d’ennemis pour sortir vainqueur de l’épreuve des isoloirs. Un quinqua issu du sérail PDCI, tel l’ancien ministre du Commerce Jean-Louis Billon ? Nul doute que Bédié sèmerait les embûches sous ses pas ; imité en cela par le clan Ouattara, qui l’a évincé pour insoumission en juillet 2017 de la présidence du Conseil régional du Hambol (Nord). On l’aura compris : l’oiseau rare n’a pas encore pointé le bec, ni l’éléphant blanc le bout de sa trompe.
Jean-Louis Billon, au temps où il détenait le portefeuille du Commerce. Aujourd’hui porte-parole adjoint du PDCI, il s’émanciperait volontiers de la tutelle de Bédié.

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Hués par l’UE?

Autre signal d’alarme, celui émis par l’Union européenne. Rédigé début juillet, un rapport cinglant -et supposé confidentiel- dénonce les travers de la gouvernance maison. Autoritarisme, croissance économique vigoureuse mais confisquée par les élites, persistance de la corruption et d’inégalités sociales criantes… “La Côte d’Ivoire, y lit-on, est peut-être moins solide et démocratique que sa bonne image pourrait le laisser penser.” Mauvais procès, riposte la présidence. “Il s’agit en fait, martèle un ministre, d’une note synthétisant des échanges entre diplomates en poste à Abidjan, dont la fuite a été orchestrée par la représentant de l’UE, qui entretient avec le régime en place des relations notoirement conflictuelles. Note au demeurant contestée par plusieurs ambassadeurs, à commencer par le Français, qui l’a récusée point par point lors de la réception du 14 juillet.” Sur le fond, le réquisitoire est jugé outrancier.

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Dans sa villa cossue de Mougins (Alpes-Maritimes), où il séjourne ces jours-ci, comme à La Mecque, où il accomplira à compter du 18 août le pèlerinage cher aux pieux musulmans, Alassane Ouattara aura tout loisir de méditer cette évidence : on peut déclencher un séisme, pas nécessairement en maîtriser la magnitude, la durée, ni l’intensité des répliques. L’acte III n’est écrit nulle part.

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Cet article a été relayé par un programme informatique depuis le site connexion ivoirienne.

 

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