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Côte d’Ivoire : jusqu’où ira Amadou Gon Coulibaly ?

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Amadou Gon Coulibaly (AGC) a répété presque chaque semaine la même chorégraphie. Il descendait avec précaution les douze marches de marbre du premier étage du palais le dos légèrement voûté. Puis déposait un porte-documents marron sur un pupitre de verre, avant de lire un « communiqué de la présidence de la République » d’une voix monocorde.

Pendant près de six ans, c’est à peu près tout ce que les Ivoiriens ont vu du puissant et discret secrétaire général de la présidence. Le 12 janvier 2017, il s’est plié une dernière fois à ce rituel, une cravate violette nouée sous son costume bleu nuit. Mais son statut avait changé. Deux jours plus tôt, il était devenu Premier ministre.

Lui, l’homme de l’ombre, membre du tout premier cercle d’Alassane Dramane Ouattara (ADO) avec le frère du président, Téné Birahima Ouattara, était propulsé en pleine lumière.

Entre AGC et le président, la relation est si forte qu’elle en devient énigmatique. Rarement on a vu un politique confier à ce point son destin à un seul homme. Leur rencontre date de la fin des années 1980. Gon Coulibaly est alors un jeune ingénieur de la Direction et contrôle des grands travaux (DCGT) et Ouattara, le gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO).
Fidèle à Alassane Ouattara

Devenu Premier ministre, Ouattara nomme AGC au sein de son cabinet, en 1990. Mais le président d’alors, Félix Houphouët-Boigny, veut ramener Coulibaly dans son giron. L’intéressé refuse, expliquant au chef de l’État en personne qu’il veut continuer à travailler pour ADO. Leurs destins sont désormais liés. Bien qu’étant un « fils de Kong » (Nord-Est), ADO manque d’ancrage local.

Amadou Gon Coulibaly, issu d’une grande famille de Korhogo, va le lui offrir. Il sera de tous les combats au côté d’ADO, de la naissance du Rassemblement des républicains (RDR, dont il rédigera certains textes fondateurs) jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Ouattara, en 2011. « Gon cultive jalousement cette proximité », confirme un proche d’ADO.

Au sein du RDR, certains ont tenté de mettre à mal cette relation privilégiée, notamment quand des problèmes cardiaques détectés fin 2004 ont affaibli Coulibaly – en vain. Particulièrement atteint, il ne retrouvera toutes ses capacités qu’après une transplantation cardiaque, en juin 2012. « Ouattara a tout pris en charge, a prévenu sa mère que l’opération aurait lieu. Et, quand Gon est revenu à Abidjan, il a fait comprendre à tous ceux qui l’avaient enterré qu’il était toujours le numéro deux », rappelle un familier du Premier ministre.

Il est l’homme des missions difficiles

AGC dit souvent qu’il a « gagné une seconde vie » et qu’il la doit au chef de l’État. Sa nomination à la primature n’a fait que concrétiser ce lien. Les deux hommes déjeunent toujours ensemble une fois par semaine avec le vice-président, Daniel Kablan Duncan, et se parlent au moins deux fois par jour. « AGC ne fait rien sans en avoir informé ADO », affirme un proche du Premier ministre.
Négocier avec les syndicats

« Il est l’homme des missions difficiles », dit de lui Patrick Achi, son successeur au secrétariat général de la présidence. Avec sa nomination à la primature, Gon Coulibaly a été servi. Il y débarque quelques jours après la mutinerie de soldats exigeant le paiement de primes, ce que le président leur promet. Mais cette contestation relance celle des fonctionnaires, qui réclament des arriérés de salaires, tandis que le cours du cacao, premier produit d’exportation de la Côte d’Ivoire, chute. Le pays tangue.

Peu réputé pour son aptitude au dialogue, AGC doit négocier avec les syndicats. « Les premiers temps, il était très tendu, méfiant, analyse Théodore Gnagna Zadi, président de la Plateforme nationale des organisations professionnelles du secteur public. Il haussait le ton. On sentait le combattant politique. Il croyait que nous voulions saboter son action. » Pendant des mois, les négociations patinent. Jusqu’à ce que le chef de l’État tape du poing sur la table : le 1er mai, il appelle à conclure une trêve sociale. « Après cela, Coulibaly n’était plus le même, se souvient Théodore Zadi. On l’a senti libéré. On a pu avoir une discussion sereine et obtenir des résultats concrets. » Finalement, le gouvernement accepte le paiement des arriérés.
Complot du « clan de Korhogo »

La mécanique sera identique ou presque avec les soldats : après avoir fait preuve de fermeté, une nouvelle mutinerie, en mai, contraint le pouvoir à céder à leurs exigences. Mais cette affaire envenime les tensions entre le Premier ministre et le président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro. La découverte d’une cache d’armes dans une maison de Souleymane Kamagaté (surnommé Soul to Soul), le directeur du protocole de Soro, convainc l’entourage d’AGC que l’ancien chef rebelle instrumentalise la colère des militaires pour déstabiliser le régime. Selon des sources sécuritaires, des écoutes téléphoniques ont en outre révélé que Soul to Soul aurait indiqué l’emplacement de ces armes aux mutins.

Gon Coulibaly ne supporte pas la critique et la contradiction

Les partisans de Soro dénoncent, a contrario, un complot du « clan de Korhogo » – ville d’origine d’Amadou Gon Coulibaly – destiné à l’écarter. Exacerbée par leurs entourages respectifs et des questions d’ordre protocolaire – mécontentent de se voir rétrograder au quatrième rang lors de la prestation de serment de Duncan en janvier 2017, Soro a finalement obtenu du président que son nom vienne en troisième lors des cérémonies d’Etat, avant le Premier ministre – cette rivalité va paralyser l’action politique pendant plusieurs semaines.

Elle atteint son paroxysme avec le limogeage de plusieurs proches de Soro exerçant dans l’administration. Leur amertume perdure. « Cela témoigne du raidissement du régime, estime un proche du président de l’Assemblée nationale. Gon Coulibaly en est à l’origine. Il ne supporte pas la critique et la contradiction », poursuit-il, avant de rappeler que « c’est à la demande du Premier ministre que des journalistes ont été brièvement arrêtés en février 2017 » pour « divulgation de fausses informations ».

Sous son prédécesseur, certains dossiers étaient directement gérés à la présidence. Ce n’est plus le cas

Reste que Gon Coulibaly, qui fêtera bientôt ses 59 ans, est parvenu à surmonter ces six premiers mois difficiles. Et à maintenir l’unité d’un gouvernement au sein duquel ADO lui a permis de placer de nombreux fidèles. Rarement aura-t-on vu un Premier ministre avec autant de pouvoir. Il profite de sa relation avec le président pour arbitrer certains dossiers, notamment techniques. Le chef de l’État a ainsi transféré sa quinzaine de conseillers sectoriels à la primature. « Sous son prédécesseur, certains dossiers étaient directement gérés à la présidence. Ce n’est plus le cas », assure un membre du sérail.

Dans le monde des affaires, les griefs adressés aux autorités n’ont pas changé : l’inefficacité de la lutte contre la corruption et le favoritisme en particulier. Mais les premiers pas d’AGC sont néanmoins observés avec bienveillance. « Le gouvernement est plus à l’écoute de nos préoccupations », se félicite un grand chef d’entreprise ivoirien. Depuis sa prise de fonctions, Coulibaly a ainsi rencontré des représentants du patronat à trois reprises, notamment lors d’un déjeuner informel avec une dizaine d’hommes d’affaires, organisé en juin 2017.
Déficit de notoriété

Le Premier ministre tente de remédier à son déficit de notoriété, apparaissant plus souvent en public, notamment en participant aux nombreuses cérémonies d’hommage au président. Mais il garde une image d’homme rugueux peu chaleureux, voire clanique et sectaire, conséquence d’années de lutte politique acharnée. L’intéressé en a conscience, mais trouve la critique injuste.

Son entourage préfère l’expliquer par l’extrême fidélité dont fait preuve en amitié cet homme profondément attaché à sa ville et à sa culture sénoufo. « Quand AGC donne sa confiance à quelqu’un, elle est indestructible. Pour lui, les relations fraternelles et filiales comptent plus que tout », argumente un proche de Soro qui entretenait encore de bons rapports avec lui il y a peu.

Il y a un an, sa nomination avait ressemblé à une mise sur orbite en vue de la présidentielle d’octobre 2020. Mais, depuis, les cartes se sont brouillées. D’abord parce que le chef de l’État entretient le flou sur son éventuel troisième mandat. Ensuite parce que le rapport de force entre le RDR et son allié, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, formation de l’ancien président Henri Konan Bédié), a évolué.

Ce dernier exige que leur candidat commun soit choisi dans ses propres rangs. S’il ne se présente pas, ADO prendra-t-il le risque de mettre à mal son alliance avec Bédié pour imposer son plus fidèle collaborateur ? Si le vice-président (PDCI) est choisi, Gon Coulibaly pourra-t-il constituer un ticket avec lui ? Ou lui sera-t-il préféré Guillaume Soro ?

Ses ambitions restent subordonnées à celles du chef de l’État

Gon dispose certes du soutien des ministres PDCI, mais une bonne partie des cadres et militants de ce parti ne veulent pour le moment pas entendre parler de lui. « On a encore du mal à voir en lui un véritable homme d’État capable de rassembler et à percevoir une volonté d’être candidat. Ses ambitions restent subordonnées à celles du chef de l’État », estime un diplomate en poste à Abidjan.

« C’est totalement assumé, conclut un fidèle du Premier ministre. Gon refuse de se mettre dans cette position tant que le président ne l’a pas décidé. » Comme s’il n’arrivait pas à passer de l’ombre à la lumière.

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Cet article a été relayé par un programme informatique depuis le site Africatime. Ivoire times n’est pas l’auteur de contenu de cet article.