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A Abdijan, le « Parlement du rire » approuve la pirouette du président gambien Yahya Jammeh

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L’émission phare de Canal + Afrique est passée à la scène. Une farce désopilante mélangeant corruption, abandon du peuple, terrorisme et coup d’Etat.

Pour la première fois depuis sa création, le « Parlement du rire » est passé de l’écran à la scène. Vendredi 9 décembre, en ouverture de la deuxième édition du festival « Abidjan capitale du rire », le « président » Mamane et ces « vices-présidents », Michel Gohou, Digbeu Cravate et Charlotte Ntamack, se sont installés sur le vaste plateau du Palais de la culture d’Abidjan.

Loyauté, allégeance, prison

Le Parlement du rire, qui sévit depuis janvier 2016 chaque dimanche soir sur Canal + Afrique « est le seul parlement au monde où on parle et où on ment », a coutume de résumer Mamane, l’humoriste nigérien initiateur de cette émission et de ce festival. A l’image d’un Jamel comedy club, le chroniqueur de la « République très très démocratique du Gondwana » sur RFI, a voulu « créer une bande d’humoristes pour rire de la politique, contexte africain incontournable ». La devise de ce « Parlement » d’un pays imaginaire : « loyauté, allégeance, prison ». Son objectif : servir au mieux les intérêts… de ses propres membres, voter des lois folles pour leurs poches et leurs proches. Une sorte de Groland version africaine, la vulgarité en moins, le sourire de connivence en plus.

Sur scène, la déclinaison théâtrale du rendez-vous télévisé s’est transformée en farce désopilante mélangeant corruption, abandon du peuple, terrorisme et coup d’Etat. Le « bureau exécutif » n’est jamais parvenu à examiner son pseudo « ordre du jour », trop occupé à demander des dotations supplémentaires pour l’entretien de ses véhicules personnels et à comparer l’étendue de ses indemnités en tous genres.
Terroristes branquignoles

Cette discussion de malhonnêtes a tourné court avec l’irruption de citoyens venus réclamer leurs dus auprès de ce parlement de corrompus. Leonard Groguhet, Bienvenu Neba et Gabriel Zahon, les doyens de l’humour africain, guest stars de la soirée, ont interprété des anciens tirailleurs racontant leurs souvenirs de guerre. Baladés par le « conseiller spécial » du président, ils ont exigé en vain le versement de leur pension militaire avant que surgissent deux jeunes djihadistes armés. Terroristes branquignoles aux revendications périmées (« nous exigeons la libération de Ben Laden, Mouammar Kadhafi et Saddam Hussein ») ils ont vite été remis en place par la mère du président, incarnée par l’excellente Angéline Nadié.
Ecrit et mis en scène par Mamane, cette version « live » du Parlement du rire a parfois un peu manqué de rythme mais a fait apparaître une belle complicité artistique entre le placide et malin Digbeu Cravate, l’énervé Michel Gohou, digne d’un De Funès de la politique, la râleuse Charlotte Ntamack et le flegmatique Mamane.

Pour Canal + Afrique, qui a acheté les droits de diffusion du festival d’Abidjan, le Parlement du rire constitue, avec le football, l’une des meilleures audiences de la chaîne. Une deuxième saison vient d’ailleurs d’être tournée et sera diffusée à partir de janvier 2017. Pour faire émerger de jeunes humoristes la chaîne caresse même l’idée « d’une version panafricaine » de « On ne demande qu’à en rire », (l’ancienne émission de Laurent Ruquier sur France 2), avec les membres « historiques » du Parlement « comme jury », confie Frédéric Dezert, responsable des magazines Canal + Overseas.
Jammeh revenu dans le droit chemin

En attendant, si cette première soirée n’a pas fait salle comble, elle a compté parmi ses spectateurs, l’humoriste Jamel Debbouze, venu soutenir ses homologues africains. Lui qui a créé le Marrakech du rire en 2011 se dit persuadé qu’une partie de l’avenir de la scène humoristique « passe par ce continent ».
Le « Parlement du rire » a néanmoins tremblé sur ses bases. A Banjul, la capitale de la Gambie, le président Yahya Jammeh, personnage comique s’il en est (il prétend guérir le sida avec quelques herbes et sa bénédiction), a reconnu sa défaite aux élections du 1er décembre 2016 avant de changer d’avis une semaine plus tard et d’estimer, au soir du 9 décembre, que ces élections avaient été truquées, qu’il en organiserait de nouvelles et qu’il restait au pouvoir en attendant. Soulagement à Abidjan. « Jammeh est revenu dans le droit chemin, a déclaré le Parlement du rire. Il avait mal tourné, piqué par je ne sais quelle mouche. Quelques collègues ont dû l’appeler pour lui rappeler qu’on ne reconnaît jamais sa défaite aux élections. Celui qui fait ça gâte le business. Ça ne se fait pas. Vive notre Leader Bien-aimé, Son Excellence Président-Fondateur » .

Par Sandrine Blanchard (Abidjan, envoyée spéciale)


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