A Abidjan, Abdallah, le blanchisseur qui tient à payer son électricité

A Abidjan, Abdallah, le blanchisseur qui tient à payer son électricité

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Traversé d’une Afrique bientôt électrique (15). Natif du Burkina arrivé en 2005, l’artisan a demandé son raccordement officiel avec compteur et facture, marque de son intégration à la société ivoirienne.

Pas besoin de se lever tôt pour voir Abdallah le blanchisseur. Il est là tous les jours et à toute heure enveloppé dans la vapeur de son fer à repasser ou les bras tendus, pinçant sur sa corde à linge toute la garde-robe du quartier de la Palmeraie, à Abidjan. Pagnes colorés, chemises amidonnées, uniformes d’écolier, costumes administratifs ou robe de mariée ; il connaît l’intimité de ses voisins jusqu’au maillot de corps. « Mais pas plus loin », précise-t-il. Ses clients nettoient leurs sous-vêtements à la maison.

Originaire du département de Manga, dans le sud du Burkina Faso, Abdallah s’est établi dans la capitale ivoirienne en 2005 pour relever un défi. « Quand tu restes chez toi, tu n’es pas encouragé à chercher du travail. Tu connais tout le monde, ta famille te nourrit et tu n’apprends pas à te débrouiller tout seul. A devenir un homme. » Après quelques chantiers en tant que maçon, il décide d’ouvrir sa propre échoppe de blanchisseur. Un métier qui lui semble naturel, lui qui avait l’habitude de repasser les vêtements que ses sœurs couturières raccoutraient. Sa bicoque, il l’a construite dans une rue passante et sablonneuse, au bord d’un terrain vague. Quelques plaques de tôles, des planches de bois, et des clous qui tiennent le tout comme un château de cartes.
Crainte et conviction

« Quand j’ai ouvert en 2005, j’étais le seul blanchisseur du coin, narre-t-il. Maintenant il y en a cinq autour du pâté de maisons. » Mais ses clients lui sont restés fidèles. La raison se cache peut-être dans la délicatesse qu’il porte aux affaires d’autrui, pliées dans le droit-fil. Pour le séchage, Abdallah n’utilise que l’énergie du soleil, pour le reste – deux ampoules et un fer – il a raccordé son échoppe au poteau électrique de l’angle de la rue. Mais pas question d’imiter les nombreux commerces en tirant une discrète ligne clandestine pour bénéficier d’un courant gratuit. Abdallah a appliqué le même respect qu’il voue aux vêtements qu’on lui confie. Il a frappé à la porte de la Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE) afin qu’on lui installe un compteur, propre et régulier.

Le technicien, circonspect devant le mur de tôle ondulé, a décidé de le fixer un peu plus bas dans la rue, au mur de béton d’un épicier. Payer son électricité est une fierté pour Abdallah. Une marque d’intégration à la société ivoirienne. Chaque mois, il descend jusqu’aux bureaux de la CIE pour régler sa facture. Cela lui coûte de 10 000 à 15 000 francs CFA (15 à 23 euros). Une somme conséquente, lui qui gagne environ 50 000 par mois. Pas moyen d’y déroger. « Je ne veux pas que la CIE vienne me poser des questions auxquelles je serais incapable de répondre. Passer pour un voleur, non ! J’ai la responsabilité de mes deux filles. Je ne peux pas me faire renvoyer au Burkina. » Alors, pour le futur de Nematou et de Noratou (2 et 3 ans), il conserve toutes les factures jaunies, écornées, dans un classeur aux larges anses coincé entre sa lessive et son fer à repasser.

Abdallah n’est pas sans savoir que, cet été, le prix de l’électricité a grimpé subitement, déclenchant la colère de la population. Au centre de la Côte d’Ivoire, de grandes manifestations se sont soldées par un mort, plusieurs blessés et l’incendie des bureaux de la CIE. Par crainte mais aussi par conviction, Abdallah se range du côté des autorités. « Il ne faut pas accuser l’Etat que la vie est chère. Les gens crient, critiquent les prix mais oublient que ce sont les hommes qui font l’Etat. Sans hommes, sans contrôle, sans respect, l’Etat tombe. » Le petit doigt sur la couture du pantalon.

Ce qu’Abdallah souhaite, c’est une vie tranquille, loin des problèmes et de l’agitation de la rue. « Pouvoir offrir une maison à mes enfants, dit-il. Je veux la construire ici, ma vie aussi, dans un quartier calme, comme mes parents ont construit la leur au village. J’espère qu’un jour mes filles viendront m’aider à repasser. » Dans l’attente de ces temps heureux, Abdallah saisit la vie comme les vêtements, en prenant soin de ne pas faire de faux plis.

Par Matteo Maillard


Africatime CI

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